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LE MANUSCRIT DE LA BASTILLE

Arcueil, place des Victoires : Rose Keller demande l’aumône ; elle est veuve à 30 ans et elle vit dans la plus extrême pauvreté.

Nous sommes au printemps de l’année 1768, c’est le dimanche de Pâques. Un homme s’approche, il est d’une jolie figure, élégamment vêtu, et il porte canne et épée.

Il lui propose une place de gouvernante ; Elle accepte, folle de joie ; Il l’entraîne dans sa maison et lui fait visiter toutes les pièces jusqu’à l’une des chambres qui va devenir celle de son calvaire.

Elle est attachée sur le lit, fouettée, violentée ; elle réussit pourtant à s’échapper en passant par la fenêtre ; elle ameute tout le village ; son agresseur est arrêté et incarcéré au château de Saumur : Il a pour prénoms, Donatien Alphonse François ; il est marquis, marquis de Sade.

A l’affaire d’Arcueil succèdera l’affaire de Marseille : Le marquis propose à quatre partenaires sexuelles des pastilles à la cantharide qui sont des aphrodisiaques ; deux jeunes filles sont malades, les deux autres se croient empoisonnées , elles portent plainte : le marquis doit s’enfuir pour échapper à la justice .

Il est chaque fois protégé par sa famille, et aurait pu éviter la condamnation si l’affaire des jeunes filles de Lyon ne l’avait définitivement coupé de son milieu et de ses proches : Cette fois ci, il enrôle comme domestiques cinq très jeunes filles ainsi que trois femmes qu’il pense ne jamais devoir être réclamées par leurs parents ; des orgies ont lieu dans son château mais ses prévisions se sont révélées fausses : Des plaintes sont déposées :

Le marquis de Sade sera arrêté en commettant l’erreur de revenir à Paris.

Par la suite, sa vie deviendra une succession d’internements pendant trente années: Vincennes, La Bastille entre autres, ainsi que l’asile de fous de Charenton.

Il y finira ses jours en 1814 à l’âge de 74 ans. Dans son testament il écrit :

« Sur ma fosse, une fois recouverte, il faudra semer des glands afin que peu à peu elle disparaisse de dessus la surface de la terre ; j’espère que ma mémoire s’effacera de l’esprit des hommes ! »

Ce dernier souhait ne sera pas exaucé !

Son œuvre majeure, «  Les 120 journées de Sodome » fera l’objet d’une aventure extraordinaire.

Nous sommes en 1785 ; le marquis de Sade est incarcéré à La Bastille ; la privation de liberté l’amène à chercher dans l’imaginaire des compensations à ses frustrations. Il s’est lancé dans une œuvre littéraire qui s’en prend à la religion et à la morale.

Le 22 octobre, il entreprend la mise au net des brouillons des  «  120 journées de Sodome », un gigantesque catalogue de perversions ; afin d’éviter la saisie de l’ouvrage, il en recopie le texte d’une écriture minuscule et serrée sur 33 feuillets de 11,5 cm de large, collés bout à bout et formant une bande de 12 m de long écrite des deux côtés.

Le 2 juillet 1789, en plein cœur de la révolution, il se met à midi à sa fenêtre pour crier que l’on est en train d’égorger les prisonniers de La Bastille ; le gouverneur de la prison obtient alors son transfert pour l’asile de Charenton ; on ne lui laisse rien emporter. La perte de son manuscrit fera verser à Sade des larmes de sang.

L’itinéraire de ce manuscrit a été reconstitué :

Malgré la destruction de La Bastille, il a été retrouvé par Arnoux de Saint Maximin dans la cellule de Sade ; il devient la possession de la famille Villeneuve Trans pendant trois générations  A la fin du 19 siècle il est vendu à un psychiatre Berlinois Iwan Bloch qui en publie en 1904 une première version comportant de nombreuses erreurs de transcriptions. En 1929 Maurice Heine rachète le manuscrit et en publie une version plus véridique que la précédente. En 1985, le manuscrit est vendu à Genève au collectionneur de livres rares Gérard Nordman ; il est exposé pour la première fois à la fondation Martin Bodmer près de Genève en 2004. Il sera racheté sept millions d’euros pour revenir à Paris à l’occasion du bicentenaire de la mort du marquis.

En 1975 Pier Paolo Pasolini tournera «  SALO, ou les 120 journées de Sodome », qui est la transposition cinématographique du texte de Sade. Il sera d’ailleurs assassiné avant la sortie de son film.

En 1990 l’œuvre du marquis de Sade fait son entrée dans la bibliothèque de la Pléiade.

Livres, cinéma, Pléiade, musée ; pour quelqu’un qui ne voulait laisser aucune trace, c’est raté, vraiment raté !

Sur la pierre qui recouvre sa tombe, aucun nom n’a été gravé ; mais le mot sadisme, inspiré de son œuvre, est entré dans tous les dictionnaires du monde entier.

Pour ceux qui croyaient l’effacer de nos mémoires, c’est raté ! Totalement raté !

Michel Bastide

Responsable « communication »